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Numérique et parité : digital Beauvoir ?

Par Olivia MAZON – étudiante en Stratégie Digitale à l’ESP Paris

 

On savait l’écosystème numérique « ouvert » et mouvant … mais est-il réellement paritaire ? À la lumière de premiers signaux relativement faibles, il reste encore du chemin à parcourir avant d’être exemplaire en la matière. Ainsi le digital constitue actuellement un levier de transformation économique et sociale qui ne peut se passer des nouveaux talents au féminin. Pourtant, en 2017, les femmes n’occupent que 33% des postes dans le numérique à la française ; en d’autres termes 3 postes sur 4 dans le secteur sont occupés par des hommes.

Un comble surtout si l’on prend en compte que la mixité s’avère, d’après de nombreuses études, bénéfique pour la rentabilité des entreprises. Cette mixité, qu’il convient de ne pas réduire à une affaire de genre mais d’envisager dans son intégralité, à savoir la cohabitation d’âges, de sexes, de compétences, de visions, d’origines ou de prisme de pensées différents, serait à elle seule source d’un taux de performance supérieur de 63 % d’après de récentes études signées Global Contact. Non négligeable, vous en conviendrez !

Mais alors, si ces études tendent à démontrer que minorités et personnalités « non-conventionnelles » ne sont pas moins légitimes ou compétentes dans le domaine entrepreneurial, comment s’expliquer leur sous-représentativité ? Quelles sont (ou seront) les conséquences d’une homogénéité des profils dans le secteur numérique ? Comment espérer donner un second souffle à ce microcosme ? Un état des lieux s’impose.

Une panne de la mixité

Envisageons notre héritage social et culturel pour analyser la diapositive de notre passé. En s’intéressant à l’Histoire de France et aux naissances des différents mouvements qui ont agité ses débats idéologiques,  force est de constater que l’Hexagone figure parmi les berceaux des différentes mouvances du féminisme français. Simone de Beauvoir, pour ne citer qu’elle, dressait déjà en son temps le constat d’une société opprimée par une culture patriarcale, de ses manifestations quotidiennes « ordinaires » jusqu’à ses conséquences les plus graves, telles que l’apartheid social et professionnel.

Appréhender l’homme et la femme dans leurs différences, représentés dans une confrontation permanente, a contribué à la construction d’une éducation et d’un processus de jugement propre à chaque genre. On a parlé de « sexe faible », décrété que le masculin l’emporterait sur le féminin, qu’il y aurait des sports, des métiers, des qualités inhérents à un genre. Nous avons donc encouragé la dévalorisation d’une certaine catégorie d’individus : une perception dont nous payons – encore aujourd’hui – les conséquences économiques et sociales. Courageux, lâche, important … ou dérisoire ?

 

On ne naît pas entrepreneure, on le devient 

Il convient de rendre à « Simone » ce qui lui appartient, à savoir, la mise en lumière d’une notion essentielle à l’émancipation de l’humanité : l’autonomisation des individus. Son cheminement de pensées a d’ailleurs donner du grain à moudre à de nombreux acteurs de l’écosystème numérique, qui – encore aujourd’hui – n’hésitent pas à lui rendre hommage en affirmant que l’« on ne naît pas entrepreneure, on le devient » dixit le Manifesto de Paris Pionnières. Pour autant, au regard du scan de nombreuses études sur le numérique et les femmes, force est de constater que notre héritage social a provoqué une « panne » de la mixité.

Les statistiques sont alarmantes lorsqu’on observe un recul du nombre d’étudiantes ingénieures passant de 20% des effectifs en 1980 à 11% en 2016. De 1972 à 1985, l’informatique était pourtant la deuxième filière recensant le plus d’ingénieures, aujourd’hui, 3 postes sur 4 sont occupés par des hommes. D’une façon plus globale, on constate une stagnation de la féminisation des doctorats STI (Sciences et Techniques de l’Innovation) en France et une faible démonstration de la mixité dans les instances décisionnelles (seulement 25% de femmes dans les Conseils d’Administration, 15% dans les Comex) ce qui met également en lumière ce manque de confiance des principaux acteurs de l’écosystème envers la gent féminine.

 

Le syndrome de la perfection

Pour nuancer ces propos, il convient tout de même de rappeler qu’il y a encore 50 ans, les femmes devaient avoir l’autorisation de leur mari pour obtenir un chéquier et qu’aujourd’hui elles peuvent lever des millions sans rien demander à personne. À ce titre, la favorisation de la mixité numérique a connu en réalité une croissance rapide, bien qu’il faille continuer de développer cette « culture entrepreneuriale pour tous ». En effet, le monde du numérique est encore très largement considéré comme masculin. La haute sphère dirigeante promeut des valeurs qu’on associe plus volontiers aux hommes telles que la culture de la prise de risques, l’esprit de compétition, l’omniprésence de l’aspect financier ou technologique de l’écosystème.

La France ne compte donc que 9% de femmes entrepreneures. Un chiffre choc, conforté par un manque de « rôle models » dans leurs histoires personnelles et sur le devant de la scène startup. Évidemment, cette absence « d’ambassadeurs diversifiés » a engendré une fragilité en terme de légitimité, une dévalorisation permanente des individus et a probablement gêné la progression ou le lancement de projets innovants ! Certains incubateurs ont à ce titre diagnostiqué un « syndrome de la perfection » remontant à loin dans l’éducation des petites filles et qui empêche certaines entrepreneures de prendre la pleine conscience de leur potentiel.

 

Inclusivité et business

Aujourd’hui, plusieurs structures parisiennes affirment avoir établi une « thérapie choc », l’esprit startup, que l’on pourrait résumer dans le mantra : « Fait vaut mieux que parfait » ! Appliquer les méthodes agiles, ne pas tomber « amoureuse de son idée » , apprendre à apprendre mais également apprendre à désapprendre afin que nombre d’entrepreneures ne se replient plus derrière des sentiments d’illégitimité pour excuser leur non engagement. Si le constat sur la mixité indique quelques signaux d’alarmes, il n’en reste pas moins que de nombreux programmes et initiatives concrètes ont vu le jour pour tenter de faire bouger les lignes, déclencher la prise de conscience collective, éveiller chacun à l’intérêt de politiques inclusives en terme de croissance et de rentabilité pour les entreprises.

« L’inclusivité, c’est bon pour le business ! » Voilà la conception du futur de la croissance selon Chloé Bonnet, fondatrice de Five By Five, agence d’Open Innovation. L’ouverture des collaborations entre grands groupes et startups, plus généralement des modèles économiques, le confirme : tous souhaitent devancer cette tendance, l’embrasser plutôt que la subir. Et cette ouverture vers l’Open Innovation passe par le capital humain, une richesse dont on oublie trop souvent qu’elle est à l’initiative de toute production, une ressource qui offre une mixité de profils et d’approches et autant de potentielles solutions innovantes.

 

Ne pas se priver d’un atout essentiel

La mixité de genre rapportée à l’innovation cristallise à elle seule un bond en avant sur un plan économique et social. En effet, les femmes sont les représentantes de la moitié de l’humanité et devraient être considérées en tant que telles. Elles sont également prescriptrices de l’achat sur Internet à 85%, d’un point de vue marketing, ne pas les inviter autour de la table, ne pas les envisager dans leur multiplicité revient à se priver d’atouts essentiels pour comprendre leur besoins et hacker les systèmes de l’intérieur.

Il suffit de revenir sur quelques échecs commerciaux mondiaux pour comprendre l’intérêt de les inclure autour de la table. L’Apple Watch aurait du être un véritable succès commercial, surfant sur un marché de l’objet connecté en plein essor et bénéficiant du statut de « love marque »  de la firme de Cupertino. Pourtant le bilan des ventes fut un échec. Pourquoi ? Parce que la montre a été pensée  pour un poignet masculin, donc bien trop imposante pour la morphologie féminine. Apple, par négligence, est donc « passé à coté » d’une partie de son marché.

 

Mixité et développement

Si l’on se penche sur les rouages et que l’on sort les données du tiroir, on constate également que le facteur « mixité » s’avère être le meilleur ami de l’entreprise, et ce, à plusieurs niveaux : meilleur ami de la croissance, puisque la mixité serait un vecteur performance, responsable de taux de performance supérieurs à 63% par rapport aux équipes unisexes ; meilleur ami des salariés, puisque la mixité et la diversité deviendraient aussi facteurs de satisfaction pour les employés favorisant de 14% leur épanouissement (source Gender Scan).

De ce fait, pourquoi ne pas promouvoir des politiques réellement inclusives au sein des entreprises ? Roxanne Varza, Présidente de Station F – aka le plus grand incubateur de startups au monde – y va aussi de son analyse pour conforter la thèse que le numérique est un environnement permissif ; de ce fait,  privilégier l’inclusion permettrait aux entreprises de se développer plus facilement. Preuve à l’appui, de récentes études ont démontré que de la même manière qu’il n’existe pas « un gène de l’entrepreneur », les femmes ne sont pas moins compétentes dans l’écosystème.

 

Manque de visibilité

De nombreuses success-stories déconstruisent deux stéréotypes importants :

  • Les entrepreneures peuvent elles aussi être à l’initiative de startups connues et reconnues telles que Vide-Dressing, My Little Paris, Frichti, New School, Jam
  • Elles n’innovent pas que dans des domaines « féminins » il n’y a qu’à regarder Julie de Pimodan qui a révolutionné la démocratie participative et citoyenne dans la vie de la cité avec Fluicity, ou encore Anaïs Barut, qui à 24 ans a levé 2 Millions d’euros, en bouleversant le marché de la détection du cancer avec Damae Medical.

D’après Varza, le problème serait donc moins lié au faible nombre de “rôle models” inspirants qu’à leur manque de visibilité. Quid de l’omerta de la présence historique des femmes dans l’écosystème numérique ?

À ce titre, Margaret Hamilton fait date ; rappelons tout de même qu’elle fut la codeuse du programme informatique qui permit à Armstrong de poser le pied sur la lune. Ainsi, le numérique pourrait également se révéler être un outil « d’émancipation ». La culture numérique étant par essence mouvante, adaptable, pourrait notamment aider les femmes à s’affranchir des logiques hiérarchiques qui freinent l’évolution de carrière, permettant d’ouvrir une brèche dans le champs des possibles, en passant par la fenêtre lorsque la porte est coincée.

 

Que conclure ?

Finalement, en pleine Révolution Numérique, Paris se rêve en Capitale mondiale des « doers », et offre – on doit bien le lui concéder – un environnement plus propice aux entrepreneures dans la mesure où elle en recense 21% contre 9% à l’échelle nationale. Dans ce contexte si particulier, il est intéressant de remarquer que la parité devient moins « virtuelle ». Nous observons en effet la multiplication de créations de pépinières, d’espaces de coworking, d’incubateurs… Une multitude de laboratoires de recherches et d’expérimentation, de Think Tank et espaces de rencontres qui laisse de la place à tout un chacun pour favoriser l’innovation. Le digital, aussi mouvant et virtuel soit-il, exigerait donc aussi un retour aux relations humaines pour faire naître des projets disruptifs.

À l’aune de ces informations, il importe d’assimiler que la notion de mixité dans le processus d’innovation est l’affaire de tous. Passer de la confrontation permanente des acteurs à une relation de coopération inclusive favorise la mise en place d’initiatives – Hackathons, intraprenariat, collaboration entre grands groupes et startups, startups et grandes écoles, initiatives pro-bono – qui permettent la création de projets innovants, Damae Médical cité précemment. De récentes études de l’Union Européenne soulignent d’ailleurs que rétablir la parité dans l’économie numérique européenne permettrait d’augmenter de 9 milliards d’euros le PIB annuel : sachant cela, il serait tout de même dommage de ne pas accélérer !

Ces constats laissent donc les différents acteurs de l’écosystème libres de s’associer pour résoudre l’équation du moment : innovation x mixité = croissance2 ?