Quand la pratique devient le cœur de l’apprentissage en communication par Laure Lapègue
Consultante, formatrice, autrice et praticienne de l’orientation, Laure Lapègue intervient à l’ESP principalement en Mastère. Forte de plus de vingt ans d’expérience en entreprise, elle défend une approche pragmatique de l’enseignement de la communication et de la stratégie. Spécialiste de la stratégie de marque, elle accompagne les étudiants de l’ESP à travers des projets concrets, des compétitions interclasses et des outils de fin d’études, leviers clé d’insertion professionnelle.
Elle intervient également sur les cours de coaching professionnel, dédiés à la posture et à la projection professionnelle des étudiants.
Quelle place occupe la pratique par rapport à la théorie dans vos enseignements ?
Elle est fondamentale. J’ai passé une grande partie de ma carrière en entreprise, dans l’industrie puis auprès de PME, et j’interviens encore aujourd’hui en incubateur et en création d’entreprise. Pour moi, enseigner n’a de sens que si l’on reste connecté à la réalité du terrain.
Dans mes cours, il y a toujours au minimum 50 % de pratique. Les grands principes du marketing et de la communication ne changent pas tant que ça, mais le contexte, lui, évolue en permanence. La communication est une matière profondément sociologique : si l’on ne ramène pas le réel en classe, on pourrait enseigner les mêmes choses depuis des décennies.
J’amène donc beaucoup de cas concrets, souvent issus de start-up ou de situations réelles, et j’encourage les étudiants à travailler sur leur entreprise d’alternance afin d’activer immédiatement les concepts abordés.
En quoi cette approche concrète change-t-elle la façon dont les étudiants apprennent la stratégie ?
Elle leur permet de sortir d’une vision unique et parfois trop théorique de la communication. Historiquement, l’enseignement de la communication a été très influencé par la publicité et les grands cas d’école. Ces références restent intéressantes, mais elles ne reflètent plus la diversité ni la complexité des enjeux actuels.
Aujourd’hui, la communication est profondément imbriquée avec le marketing. On ne peut plus communiquer sans objectifs business, sans comprendre un modèle économique, sans savoir si l’on évolue en B2B, en B2C, en e-commerce ou dans l’institutionnel. Le communicant doit s’impliquer dès le début des projets, pas seulement en phase d’exécution.
Le concret permet aux étudiants de comprendre ces enjeux, d’apprendre à adapter leur stratégie et d’éviter de sortir avec un seul prisme, souvent limité à leur alternance. C’est aussi pour cela que je multiplie les cas : petites structures, grands groupes, B2B, B2C… La réalité du marché est plurielle.
Comment les projets concrets et les compétitions les préparent-ils aux attentes du marché ?
Les compétitions les préparent avant tout à la réalité de la compétition professionnelle. Un brief n’est jamais parfait, le temps est compté, les informations sont parfois incomplètes : il faut prendre des décisions, faire des choix stratégiques et assumer une part de risque. Dans certains formats, les étudiants peuvent échanger longuement avec le client, visiter l’entreprise, poser des questions. Là, l’exigence est maximale : ils n’ont plus d’excuse pour passer à côté d’un enjeu stratégique. J’insiste énormément sur la phase de découverte client, sur l’observation, sur la qualité des questions posées.
Cela leur apprend une chose essentielle : il n’y a pas de “petit” client. Chaque projet engage une réputation. Être communicant, c’est aller chercher la justesse et la pertinence, quel que soit le contexte.
Quelles compétences sont aujourd’hui indispensables en stratégie de communication ?
Plus que jamais, il faut une culture quotidienne et une grande capacité d’écoute. On ne peut pas tout maîtriser, mais un stratège doit rester en veille permanente : outils, tendances, environnements métiers, enjeux sociétaux
Le communicant ne peut plus se contenter d’apporter un savoir-faire hors-sol. Il doit comprendre en profondeur le contexte du client, ses contraintes, son stress, ses enjeux. La capacité à se mettre à la place de l’autre, ce que l’on formalise avec des outils comme la carte d’empathie, doit devenir un réflexe permanent.
Dans un univers ultra-concurrentiel, la différenciation ne se fait plus uniquement sur le “quoi” ou le “comment”, mais sur le “pourquoi”. Les valeurs, les engagements, la raison d’être sont devenus des leviers stratégiques majeurs. Cela demande de la finesse, de la culture générale, une curiosité intellectuelle et une vraie exigence.
Quelle est la posture attendue aujourd’hui d’un communicant ?
On attend d’un communicant qu’il rassure. Le client investit, doute, hésite. S’il n’y a pas de confiance dans la recommandation, le projet ne peut pas avancer. Cette posture ne s’improvise pas. Elle se construit avec l’expérience, la confrontation au réel et le fait de travailler avec de vrais clients. Mettre les étudiants en situation leur permet de développer cette assurance et cette maturité professionnelle.
Comment l’ESP intègre-t-elle ces enjeux pour favoriser l’insertion professionnelle ?
L’ESP fait le choix de profils d’intervenants très ancrés dans la réalité professionnelle. Nous ne sommes pas là uniquement pour transmettre une expertise, mais pour créer une interaction permanente avec les étudiants et avec le marché.
L’école laisse une grande liberté pédagogique, ce qui permet d’amener des cas concrets, des partenariats, des sujets sociétaux parfois sensibles. Cette ouverture est précieuse : elle évite un enseignement trop formaté et déconnecté du terrain.
Il existe aussi une vraie logique de partenariat avec les entreprises, que ce soit pour l’alternance, les compétitions ou les projets pédagogiques. Cette cohérence renforce la professionnalisation et prépare les étudiants à la diversité des réalités qu’ils rencontreront.
Qu’est-ce qui fait la différence chez un étudiant formé par la pratique ?
La pratique permet avant tout de valider ou d’invalider des choix. Elle aide les étudiants à comprendre ce qu’ils aiment faire, dans quel environnement ils souhaitent évoluer, et à construire progressivement leur parcours.
Être rapidement opérationnel est important, mais ce n’est pas tout. Connaître un environnement, un secteur, des enjeux spécifiques, donne une longueur d’avance. Mieux vaut approfondir ses compétences dans un contexte cohérent que multiplier les expériences sans fil conducteur.
La pratique aide aussi à mieux cibler, à éviter d’envoyer des dizaines de CV au hasard, et à construire un projet professionnel plus lucide et plus aligné.
L’IA va-t-elle menacer les métiers de la communication ?
L’IA a clairement bouleversé certaines tâches opérationnelles, mais elle ne remplace ni l’intelligence stratégique, ni la relation humaine. Comme toute innovation technologique, elle va transformer des métiers, en faire émerger d’autres et automatiser certaines fonctions. La communication reste avant tout une affaire de relations, de confiance, de compréhension fine des enjeux humains et sociétaux. L’IA est un outil, pas une fin. Elle ne remplacera pas la capacité à penser, à décider, à rassurer, à créer du sens.
Ce n’est pas la première fois que le secteur est chamboulé, le web, les réseaux sociaux, le digital l’ont déjà profondément transformé. Et pourtant, nous n’avons jamais eu autant besoin de communication.